Beaucoup de pianos à queue Erard des années 1830 ont été repris par l’usine
pour être modernisés : remplacement de la mécanique et des étouffoirs,
ravalement dans l’aigu, mise en place d’une semelle d’accroche en métal. Ces
modifications, si elles peuvent déranger le puriste, ne me posent
personnellement aucun problème, à condition qu’il n’y ait pas un décalage
chronologique trop important dan le cas d‘un changement de mécanique, avec
par conséquent des modifications importantes de taille des marteaux et de poids
du toucher.
Prenons le cas de l’ajout après coup d’une semelle d’accroche en métal : dans
les années 1830, l’usine Erard était en phase expérimentale, et n’ est pas
arrivée du premier coup à une solution idéale. Arrimer les barres du cadre
directement dans le bois de la semelle d’accroche, même avec un plan de
cordes « léger », entraîne un risque non-négligeable d’arrachement ou de
bascule à plus ou moins long terme. Pourquoi se plaindre, sauf pièce
exceptionnelle à conserver en l’état sans restauration, si les techniciens de l’
usine Erard, qui savaient ce qu’ils faisaient, ont ajouté a posteriori une semelle d’
accroche en métal, qui permet de prolonger l’espérance de vie du piano? Par
rapport à la vision d’un musée ou d’un pur collectionneur, c’est sans doute une
opinion hérétique, mais je pense que les instruments sont faits pour être joués.
Le cas des mécaniques est plus discutable à mon sens, car les mécaniques à
échelle fonctionnent parfaitement, même si elles sont plus fragiles que les
mécaniques des années 1840 : on peut regretter leur remplacement.

Prenons un exemple particulièrement frappant de remaniement d’instrument
ancien : l’Erard Londres 1832, n° 16x, repris chez Erard Paris en 1843 (date sur
la mécanique) et renuméroté n° 16100. L’instrument présentait à l’origine une
entretoise, qui a été supprimée (pour faire plus moderne sans doute), ainsi que
les pieds (pas assez solides sans entretoise pour soutenir le piano), remplacés
par des pieds godronnés d’un Erard Londres des années 1835-40. C’est un
autre Erard Londres (ou le même?) qui a été cannibalisé pour obtenir le placage
et l’inscription « Patent Erard London » de l’intérieur du cylindre.
La base sculptée de la lyre est d’origine, mais s’est vue adjoindre une moitié
supérieure refaite, ou reprise sur un autre piano.
La mécanique a été remplacée (tessiture plus grande qu‘à l‘origine), ainsi que
les étouffoirs (à partir de morceaux d’un Erard Londres), les chevalets ont été
arasés à mi-hauteur pour y coller une partie supérieure plus large, le sommier a
été épaissi, et les agrafes ont été remplacées.
Chose fondamentale pour la structure, une semelle d’accroche en métal a été
ajoutée, et ajustée aux barres d’origine.
Finalement la table a été repeinte en faux-bois avec une inscription « Par Brevet
d’invention ».
Malgré toutes ces modifications, l’Erard Londres 1832/Paris 1843 reste à mes
yeux une merveille, tant sur le plan de l’esthétique que de la beauté sonore.

Il reste à se demander ce qui a justifié une telle intervention, qui a dû coûter une
fortune : attachement sentimental du propriétaire, manque de moyens pour
acheter un instrument neuf, ou plutôt ce qui me paraît le plus probable, reprise
par Erard lors de l’achat d’un nouveau modèle
d’un instrument ancien, dont les qualités esthétiques rendaient rentables une
modernisation complète en vue de la revente?

Dans la plupart des cas, les modifications sont nettement moins radicales, et se
justifiaient de façon évidente sur le plan économique : simple ravalement dans l’
aigu avec ajout à la mécanique de quelques notes, ou remplacement de celle-ci
(Erard n° 14731, modifié vers 1860).