Les débuts de l’amitié entre Liszt et la famille Boisselot remontent sans doute à
1826, lorsque le prodige âgé de quinze ans vient à Marseille donner une série
de concerts. Boisselot, agent Erard à Marseille s’est-il alors chargé de l’
entretien et de l’accord de l’instrument du virtuose, ou les deux hommes se sont-
ils connus grâce à l’activité d’édition de Boisselot?
Quoiqu’il en soit, l’édition chez Boisselot en 1826 des  Etudes en douze
exercices (qui serviront par la suite de base pour les Etudes d’exécution
transcendante) prouve l’entente entre les deux hommes.
Liszt, sans doute l’interprète du XIX°s qui s’intéresse de plus près à la facture
du piano (si l’on exclut les facteurs Pleyel et Clémenti à une époque antérieure),
a probablement suivi de près le développement de la facture de pianos
Boisselot, mais on ne sait à quelle date il a pu jouer un de leurs instruments
pour la première fois. En tout les cas, il sera à partir de 1844 un défenseur
acharné de la marque : à la fin de l’été 1844, Liszt est à Marseille pour une
série de trois concerts joués sur instruments Boisselot, prélude à une longue
tournée en Espagne et au Portugal, accompagné du piano à queue n° 2027 et
de Louis-Constantin, chargé de l’entretien du piano et de la promotion de la
marque.
Il s’agit évidemment pour Boisselot et fils d’une opportunité exceptionnelle de
faire connaître ses instruments sur un marché où il n’y a guère de concurrence,
et aisément accessible depuis Marseille.
« Les nombreuses commandes qui ont été faites au fils de Mr Boisselot »  
(Revue et Gazette Musicale de Paris), témoignent de l’efficacité de l’entreprise
commerciale, et expliquent sans doute la création d’une filiale à Barcelone vers
1848.
Le piano à queue 2027, après avoir suivi les deux hommes jusqu’au Portugal,
sera donné à la Reine Maria II, et se trouve aujourd’hui au Museu da musica de
Lisbonne (selon Liszt, Boisselot lui a envoyé plusieurs instruments, peut-être
dorment ils toujours là-bas, attendant un découvreur?).
Pour fêter le retour à Marseille, Boisselot organise le 4 Mai 1845 un grand
banquet en l’honneur de Liszt, dans les locaux de la firme, et en présence d’une
centaine d’ouvriers.
Liszt et Louis-Constantin avaient pratiquement le même âge, et ont longtemps
voyagé ensemble : il semble que des liens d’amitié assez forts se soient tissés
entre les deux hommes, comme en témoigne le fait que le fils de Louis-
Constantin, prénommé Franz, ait eu Liszt comme parrain.
Bien après le décès prématuré de Louis-Constantin, Liszt conservera dans son
cabinet de travail le piano Boisselot envoyé à Odessa en 1847, qui a pour lui
une forte valeur sentimentale.
La question de l’influence de Liszt sur la facture Boisselot me paraît
intéressante, car Liszt mentionne à plusieurs reprises des instruments hors-
norme que Boisselot fait construire pour lui : « mon clavecin-orchestre à
pédales [….] à des vins nouveaux il faut de nouveaux vaisseaux »; « Demande
à Belloni de m’écrire avec détails sur le piano monstre que Boisselot a construit
pour moi. Si cet instrument est à Paris, s’il est entièrement achevé, ce qui
manque encore… »
Cet « instrument monstre » semble répondre à une idée exprimée par Liszt dès
1836 dans ses Lettres d’un Bachelier ès Musique :  « De nouveaux progrès
prochainement entrevus dans la fabrication des pianos nous donneront
indubitablement les différences de sonorité qui nous manquent encore. Les
pianos avec pédale-basse, le polyplectron, la claviharpe et plusieurs autres
tentatives incomplètes, témoignent d’un besoin généralement senti d’extension.
Le clavier expressif des orgues conduira naturellement à la création de pianos à
deux ou trois claviers, qui achèveront sa conquête pacifique ».
On n’a malheureusement conservé aucune trace de ce piano monstre de
Boisselot, et c’est un piano à claviers multiples construit par Alexandre et Erard
qui sera installé à l’Altenburg en 1854.
On peut par ailleurs penser qu’il y a un lien entre le « piano-octavié » de 1844,
qui va dans cette même direction de recherche de puissance, et les rêves de
Liszt.

La fidélité de Liszt envers les instruments de Boisselot ne s’arrête pas à la mort
de Louis-Constantin : il se fait envoyer par Xavier un piano droit en 1861, sur
lequel il composera pendant sa période romaine plusieurs œuvres majeures.