Jean-henri Pape (1789-1875), né Johann Heinrich Papen, appartient à cette
famille d’ewpatriés germaniques qui iront enrichir la facture instrumentale
française ou anglaise (Pleyel, Shudi, Zumpe, et tant d’autres).
Né en 1789 à Sarstedt, il ne réapparaît dans l’état actuel de connaissances qu’
en 1819, date à laquelle on note sa présence dan l’Almanach du Commerce
de Paris comme facteur de pianos, installé dans le secteur du Palais-Royal.
Selon certaines sources, il serait arrivé à paris vers 1811, et aurait travaillé
pour Pleyel.
Les premiers pianos fabriqués par Pape sont très probablement des carrés, de
facture traditionnelle : comme d’autres facteurs, Pape commence par asseoir
ses finances et sa réputation sur des instruments fiables, en employant des
techniques avérées. La prise de risque et l’invention viendront plus tard….
Les premiers signes des développements extraordinaires qu’allaient prendre
les instruments de Pape apparaissent en 1826 : il dépose cette année-là
plusieurs brevets du plus grand intérêt, dont le feutrage des marteaux, la
mécanique à frappe par dessus, et le cylindre escamotable à l’intérieur du
piano. Bien qu’à l’Expo de 1827, Pape ait présenté un carré à frappe inversée,
Fétis écrit aux sujet de ses pianos : « Pape n’a rien qui lui soit propre dans la
facture de ses pianos; ce ne sont en général que des imitations de MM
Petzold et Pfeiffer, mais la qualité de son est agréable, quoiqu’elle soit un peu
lourde et empâtée ». Fétis se base de tout évidence sur ce qu’il sait des
instruments construits avant cette date, et plusieurs pianos carrés conservés
confirment cette impression : ils sont d’une facture plutôt conventionnelle,
même si la qualité d’exécution est excellente.
Si l’on fait le bilan de l’activité économique de Pape en 1827, correspondant à
cette période de transition entre facture conventionnelle et facture novatrice,
on peut constater que Pape a eu un succès commercial considérable : avec
280 000 francs de CA pour 75 ouvriers, il est loin devant Pleyel (180 000/30),
qui a pourtant démarré avant lui (mais les deux sont encore très loin d’Erard,
établi de longue date (1 169 000/150).
Les années qui suivent, qui verront une progression économique régulière
mais pas exceptionnelle (en 1834, Pleyel sera passé largement devant), s’
inscrivent parmi les plus intéressantes de l’histoire du piano : Pape construit
des instruments d’un intérêt extraordinaire, tant par l’originalité des solutions
techniques que celle des ébénisteries, avec une qualité d’exécution
absolument exceptionnelle. Les brevets capitaux de 1826 sont mis en œuvre,
et suivis d’un grand nombre d’autres brevets, d’une invention infinie, même s’
ils ne sont pas tous faits pour résister aux réalités du marché : il déposera au
total 102 brevets, dont 73 concernent directement le piano.
Présent aux différentes expos, jusqu’à celle de 1855 au Crystal Palace, Pape
obtient la médaille d’or en 1834 (il l’aurait sans doute eue dès 1827 s’il n’avait
été en froid avec le jury, qu’il accuse « d’esprit de coterie »). Il fait alors partie,
avec Pleyel et Erard, des trois plus grandes fabriques de pianos à queue en
France. Sa production principale restera néanmoins celle des carrés et des
droits, dont le fameux piano-console, produit en grande quantité.
A une date que j’ignore, Pape établit une fabrique à Londres : si l’on pense qu’
Erard avait fait de même, et que Boisselot a une filiale à Barcelone, cela
prouve le dynamisme de la facture française à cette date.
A la mort de Pape en 1875, qui semble mettre définitivement fin à sa
production, celle-ci semble en net déclin : l’inventaire après décès de « 50
pianos complets ou incomplets de différents formats et grandeurs, deux établis
et un lot de vieux outils », estimé seulement cinquante francs, ressemble au
reliquat d’une production mise au ralenti depuis un certain temps.
Concernant la personnalité et la vie privée de JH Pape, on dispose de
quelques documents d’archives (mariage en 1819, un fils, Frédéric-eugène,
qui devient facteur à son tour mais fait faillite, laissant la dette à ses parents),
mais l’essentiel se trouve dans plusieurs notices consacrées à la fabrique
Pape, sans doute écrites par le fondateur lui-même.
Dans chaque ligne transparaît la passion de Jean-Henri pape pour l’invention
et la nouveauté : nous ne retiendrons comme exemples que sa description de l’
évolution de la mécanique à frappe par-dessus : « elle ne me satisfaisait pas
encore entièrement, et je l’abandonnai plus tard pour une autre, puis celle-ci
pour une troisième, et ainsi de suite. Bref, des essais sans nombre se suivirent
dans l’espace de plusieurs années ». Au total, plus de vingt types de
mécanique à frappe par dessus furent construites : « j’aspirais à une sorte d’
idéal presque impossible à atteindre ».
Cette obstination de l’inventeur s’accompagne, comme c’est souvent le cas
chez ce type de personne, d’une certaine intransigeance de caractère : Pape s’
accroche à plusieurs reprises avec le jury des Expos (en 1823 et en 1827), et
en 1849, il retire ses instruments, mécontent de l’emplacement qui lui a été
accordé.
Pape affirme par ailleurs, et nous n‘avons aucune raison de douter de ses
paroles, que ses recherches n’ont jamais été motivées par l’argent : la grande
variété de formes des pianos qu’il propose ne fut possible que par « le
sacrifice et l’abandon de mes intérêts », car le grand public a toujours peur
des innovations, et le prix final ne justifie jamais la valeur intrinsèque de l
‘instrument.
Pape oppose cette approche désintéressée de l’inventeur, dont « la principale
ambition …. est d’attacher son nom à des travaux et des inventions utiles », à
celle du marchand, dont le seul souci est que « le coffre s’emplisse, et s’
emplisse rapidement »
Cette remarque quelque peu désabusée amène à une conclusion dans le
même esprit : « Dans cet état de chose où la vérité trouve si peu de
défenseurs parmi les organes de la publicité, le fabricant se voit obligé de
quitter ses outils pour la plume, et de plaider lui-même sa cause, quelle que
soit sa répugnance à parler de soi »…..