Ignace Pleyel (né Ignaz, 1757-1831), d’origine autrichienne, aborde la facture
de piano sur le tard : il ne se met à la fabrication qu’en 1805, âgé de 52 ans.
Il commence sa carrière comme interprète et compositeur (élève de Haydn
dont le talent est reconnu par Mozart), et acquiert dans ce dernier domaine
une grande notoriété à travers l’Europe.
Après un passage à Strasbourg (assistant et successeur de FX Richter), il s’
installe à Paris en 1795 et y crée une maison d’édition, activité qu’il conserve
jusqu’à la fin de sa vie.
Ne possédant pas la formation nécessaire pour concevoir seul un piano,
Pleyel s’associe à un facteur connu, Charles Lemme, en 1805. Cette
association cesse en 1808, et les documents notariés réglant cette séparation
montrent clairement quels étaient les rôles respectifs de Pleyel et Lemme : le
premier a apporté « les fonds nécessaires » , le second « son industrie ». On
ne connaît pour l’instant qu’un seul piano construit pendant la période de
collaboration des deux hommes.
Après la séparation, Pleyel embauche des ouvriers étrangers, et se lance
dans la construction de pianos carrés et de harpes. Il s’agit malheureusement
pour lui d’une période fort difficile sur le plan économique, et les affaires sont
médiocres : en 1822, date à partir de laquelle Ignace cède peu à peu sa place
à son fils Camille (1788-1855), la production totale de pianos est 600 environ,
chiffre presque dérisoire.
Le destin national puis international de Pleyel va se jouer dans les années
suivantes, avec la médaille d’or à l’expo de 1829, l’association avec
Kalkbrenner, qui apporte finances et clients, et la construction des premiers
pianos à queue (vers 1825-27).
A la mort d’Ignace Pleyel en 1831, la fabrique de pianos est installée sur de
bons rails, comme le démontre l’augmentation régulière des chiffres de
production. Mais c’est à partir de l’année suivante que les choses évoluent de
façon spectaculaire ; les chiffres de production explosent, et Pleyel obtient l’
appui indéfectible de Chopin, qui donne en 1832 son premier concert public à
Paris, rue Cadet, sur un piano carré unicorde Pleyel. C’est donc après la mort
d’Ignace que se tissent les liens avec Chopin, et si la barre d’adresse des
Pleyel de type Chopin portent le nom d’Ignace Pleyel, ils ont en réalité été
construits par Camille.
Les pianos à queue de ces années 1830 sont pour moi les plus intéressants
de la production Pleyel, de par la beauté des ébénisteries, et la variété des
solutions techniques qui sont expérimentées : tables plaquées acajou ou
palissandre, marteaux creux, chevalets traversés par les cordes sur une note
sur deux, mécanique à grande puissance, sillets en ivoire, nombreuses
variantes quant au nombre et à la position des barres, etc… Vers 1842, les
choses se stabilisent, et les modèles ne diffèrent plus que par l’ébénisterie et
la longueur.
En 1834, les ateliers de construction et la salle d’exposition et de vente, jusqu’
alors dissociés, sont rassemblés rue de Rochechouart. La même année,
Pleyel obtient une deuxième médaille d’or (aussitôt mentionnée sur la barre d’
adresse, comme l’avait été celle de 1827, comme le seront celles de 1839 et
1844).
Camille Pleyel, venu plus jeune à la facture instrumental que son père, en
maîtrise sans doute de plus près les mécanismes, comme en témoigne sa
lettre à Jenny Montgolfier, datée 1841 : « mais qu’ai-je besoin […] de vous
entretenir de mes joies fébriles de facteur lorsque le quatrième ut, par
exemple, vibre 2 ou 3 secondes plus longtemps qu’un autre? Ces ont des
espèces d’hallucinations qu’il faut nous pardonner et qui viennent à bien rares
intervalles nous consoler un peu de nos mécomptes et de nos déceptions […]
Pourquoi dans deux pianos de la même fabrique, faits à la même date et qui
paraissent à l’œil exactement semblables, les vibrations sont beaucoup plus
prolongées dans l’un que dans l’autre ?». Ce sont là les propos d’un véritable
facteur, et pas simplement d’un gérant d’entreprise (comme l’était sans doute
Clementi, par exemple, qui se fiait à Collard pour la facture.
Le rôle des ouvriers étrangers dans la mise au point et la fabrication des
pianos Pleyel est absolument fondamental : Prilipp et Baumgarten travaillent
très tôt pour Ignace Pleyel, il semblerait que des facteurs anglais, Bell et fils,
aient participé à la mise au point des premiers pianos à queue Pleyel, et un
simple relevé des inscriptions à l’intérieur des pianos fait apparaître toute une
série de noms à consonance germanique ou britannique : Donoghoe, Pfister,
Baert, etc…
C’est là le grand paradoxe de cet âge d’or de la facture de piano française que
sont les années 1825-1850 : le hongrois Liszt et le polonais Chopin jouent à
Paris sur les pianos de l’autrichien Pleyel et du strasbourgeois d’origine suisse
Erard, alors tous deux en concurrence avec un troisième facteur, Johann
Heinrich Papen….

En 1855, à la mort de Camille Pleyel (rappelons que par une coïncidence
étrange, Pierre Erard meurt la même année, alors que Sébastien Erard et
Ignace Pleyel sont tous deux décédés en 1831), l’entreprise revient à Louise
Pleyel, fille de Camille, qui s’associe avec Auguste Wolff.
L’entreprise Pleyel perdurera jusque dans les années 1960, et connaîtra une
nouvelle période faste dans la période 1900-1940.